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Perdre son papa, dix ans après.

Il y a dix ans, jour pour jour. Ma mère m’appela à l’aube. Ce jour-là, sa voix était différente : elle traduisait une tristesse et une grande émotion. Dès ses premiers mots au téléphone, je sentis la gravité de ce qu’elle avait à me dire.

           

« Ton père s’est évertué à t’apprendre le Coran. D’ailleurs, tu le connais mieux que moi. Tu sais que nous ne sommes que de passage sur terre. Il y a quelques minutes, ton père a rendu l’âme et rejoint son créateur. » Par ces mots, ma mère venait de m’annoncer que mon père avait rendu l’âme.

           

Un flot de souvenirs incontrôlables me traversa l’esprit. Désordonné, vague, en saccades. Quelques secondes, je pensai à telle chose que me dit mon père. Des instants plus tard, je songeai à cette autre chose que je vécus avec lui. Je ne pouvais croire au décès de mon papa, j’étais dans le déni.

           

Durant des mois, mon papa était gravement malade, sa maladie était au stade terminal. Je l’ignorais. Je ne me doutais de rien. Quand nous communiquions par téléphone, il avait sa voix habituelle. Plus tard, j’appris qu’il vécut ses derniers mois d’existence dans une grande douleur mais il la supporta stoïquement.

           

Comment décrirai-je mon père ? Il était grand, avec une forte présence. Il avait la confiance des personnes qui se sont faites toutes seules, qui ne doivent rien à personne. Il était porté au risque et à sortir de sa zone de confort. A l’âge de 17 ans, il perdit son papa. Il décida de quitter son village natal – Koumpentoum – et s’installer à Dakar, n’y connaissant personne. Ce fut le début de son aventure. Il voyagera au Maroc, en Mauritanie et plus tard dans les pays du Golf afin d’accroitre ses connaissances.

           

Le savoir, les connaissances étaient ce qu’il estimait le plus. Après la prière de la korité ou de la tabaski, les jeunes du quartier venaient lui présenter leurs hommages. Et en ces occasions, il tenait un discours qui portait invariablement sur deux points : acquérir la connaissance et développer une saine attitude.

Selon lui, le savoir est supérieur à l’argent et aux biens matériels : « le savoir ne nous encombre pas, il nous protège et personne ne peut nous le retirer. Quant à l’argent, les autres biens matériels, un beau jour, un gouvernement pourrait décider de nous en priver, nous exproprier et nous ne pourrons que nous incliner à ses volontés. »

           

En 2007, aussitôt que les résultats des élections présidentielles françaises furent annoncées consacrant Nicolas Sarkozy, je lui dis : « Pa, maintenant que Sarkozy a gagné, les africains vont souffrir en France. » Mes propos le mirent en colère. Il me répondit : « seule une personne qui pense ne rien valoir croit en de telles choses. Si tu sais que tu apportes quelque chose à la France ou à quelconque entité, quiconque y est le chef t’importe peu parce que tu sais que ta place sera sauvegardée. »

           

Parce qu’il n’a pas eu un papa pour l’aider ou une maman pour le soutenir, il plaçait beaucoup d’emphase sur la responsabilité personnelle, sur la nécessité de prendre son destin en main. Aussi détestait-il les personnes qui aiment se plaindre, celles qui se cherchent des excuses.

Ce trait de sa personnalité pouvait faire peur à ses enfants car il n’acceptait pas l’échec. Quand je ne me classais pas parmi les trois premiers à une composition, j’avais peur de sa réaction. D’autres fois, il imposait ses choix à ses enfants. Il oubliait que nous nous connaissions mieux qu’il ne nous connaît.

           

A l’école, j’étais un littéraire. J’avais les meilleures notes en langues, histoire-géographie et philosophie. Aussi les professeurs m’avaient-ils orienté en série littéraire. Il refusa que j’y aille. J’acquiesçai. Je m’orientai en série scientifique. Ma seconde, ma première et le premier semestre de ma terminale furent mes années académiques les plus difficiles. Au deuxième semestre de la terminale, j’eus un sursaut et j’obtins mon baccalauréat avec la mention.

 Sûrement, si j’avais fait une série littéraire, je n’aurais pas travaillé aussi dur que je le fis en série scientifique. Peut-être ne voulant pas que je tombe dans la facilité et connaissant ses dangers, m’imposa-t-il la série scientifique. Des années plus tard, je ne regrettai pas d’avoir passé un baccalauréat scientifique.

           

Quelques temps après son décès, j’eus l’occasion enfin d’aller voir son tombeau. Il avait émis le souhait d’être enterré dans son village natal car pensait-il, s’il l’était à Dakar, nous oublierions nos racines.

Pendant mes premières semaines à Dakar, je remettais le moment inévitable où je devrais aller visiter son tombeau. J’avais peur de ma réaction quand je verrais mon père étendu sous du sable sans possibilité de ne plus jamais lui parler.

Poussé par ma mère, j’entrepris finalement le voyage au village. Le premier jour, je n’y allai pas. De même que le second jour. Au troisième jour, comme je devais rentrer, je me décidai à y aller. Je n’avais jamais ressenti une telle émotion. La vue de mon père, la pensée de comment fort il était, grand, étendu simplement sur du sable couvert de mauvaises herbes me remplit de larmes. Je compris son austérité et sa frugalité dans sa vie terrestre, sa préférence à dormir plus souvent sur sa moquette plutôt que son lit, à manger et boire peu.

           

Je compris le sens de la vie. La vie est accomplir son destin, développer son potentiel. Les excuses, l’irresponsabilité n’y ont pas leur place. Quiconque veut aller au sommet et s’y maintenir doit s’imposer des sacrifices, doit savoir que la réussite ne peut survenir sans souffrance, que la souffrance supportée avec patience est un baromètre du futur degré de réussite d’une personne. Une personne ne possède pas un contrôle absolu sur sa vie. Elle doit se focaliser sur ce dont elle peut changer. Le reste, dans mon échelle de valeurs, appartient à Allah.

La vie est tellement éphémère et imprévisible qu’y être trop attaché, s’avère une faiblesse : un jour ou l’autre, notre château s’écroulera. Selon que nous avions prévu sa survenance ou non, nous nous lèverions immédiatement pour le reconstruire, sinon nous nous effondrerions définitivement sans possibilité de nous relever.

  • Perdre ses parents est certainement l’une des expériences les plus douloureuse en cette vie. Qu’ALLAH prete longue vie aux parents vivants, et accueille en son Paradis ceux qui nous ont devancé.

  • C’est vrai que perdre son parent est très difficile mais le pire c’est de prendre cette perte comme une faiblesse. Merci M. Sylla pour cette leçon de vie

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